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Révélation. Des policiers niçois violent la loi informatique
et libertés.
Dans un courrier au sénateur-maire Jacques Peyrat (RPR), deux responsables
du syndicat de police Alliance (gardiens de la paix) utilisent un fichier
de police pour tenter de discréditer de jeunes Français d'origine immigrée
récemment embauchés comme emploi-jeunes.
Le ton est tendancieux, le procédé illégal. Le 20 septembre dernier,
deux délégués départementaux du syndicat Alliance (représentatif des gardiens
de la paix, classé à droite) prennent " la liberté " d'adresser un courrier
au sénateur-maire de Nice (Alpes-Maritimes), le RPR Jacques Peyrat. Leur
but : attirer son attention sur " le problème de recrutement et de l'utilisation
des adjoints de sécurité à la police urbaine du département " et sur "
le mécontentement des gradés et gardiens de la paix " à cet égard. Pour
étayer le dysfonctionnement qu'ils sont censés dénoncer, les deux policiers
n'hésitent pas à joindre à leur missive deux pages photocopiées de renseignements
confidentiels, sous l'intitulé on ne peut plus clair : " Individus ayant
des antécédents - passés au STIC " (Système de traitement des infractions
constatées). Le document joint mentionne en toutes lettres les noms, prénoms,
état civil et passés judiciaires supposés de plusieurs adjoints de sécurité
(ADS, emplois-jeunes police) du commissariat de Nice et d'emplois-jeunes
du Centre de loisirs pour la jeunesse (CLJ, centre d'activités géré par
la police). C'est de la délation caractérisée.
L'illégalité est flagrante à double titre. D'abord, parce que la divulgation
d'informations issues de fichiers de police est strictement interdite
et particulièrement encadrée dans le cadre des procédures judiciaires.
Ensuite, parce qu'officiellement le " fichier " STIC n'existe pas. Il
n'est qu'un projet de décret en attente sur le bureau de Jean-Pierre Chevènement,
ministre de l'Intérieur, en cours de négociation avec plusieurs organisations
qui se sont inquiétées des risques d'atteintes aux libertés que sous-tendrait
le système... (1). Le courrier de ces deux syndicalistes confirme que
le danger existe bel et bien.
Comment les deux hommes ont-ils pu se procurer ces données ? L'accès
aux fichiers de police est en effet réservé aux seuls officiers de police
judiciaire (OPJ). Et le nom de celui qui le consulte est dûment enregistré.
Quant au passé judiciaire de chaque ADS, il est consigné dans leurs dossiers
de recrutement, dossiers également confidentiels (voir encadré).
La volonté de nuire de ces deux policiers est manifeste. Et c'est d'autant
plus grave que les données censées justifier la lettre sont fausses. L'un
des jeunes cités comme ayant un lourd passé judiciaire n'est qu'un homonyme.
D'autres ont pour seul tort d'avoir été cités comme témoins dans le cadre
d'affaires où ils n'étaient pas mis en cause. Au total, aucun des ADS
cités n'a fait l'objet de condamnation pénale. Un seul d'entre eux aurait
commis, quand il était mineur, un vol à la tire dans un supermarché. Et
l'unique jeune ayant réellement été condamné pénalement n'est pas ADS
mais emploi jeune au CLJ. Son passé est d'ailleurs parfaitement connu
et assumé par ses employeurs auxquels - vérification faite auprès de l'un
d'entre eux - il donne entière satisfaction. Par ailleurs, le jugement
des policiers du commissariat de Nice sur le travail des ADS recrutés
est catégorique : " Ils sont impeccables ", affirme l'un d'entre eux ;"
les douze jeunes recrutés dans le quartier populaire de l'Ariane donnent
entière satisfaction ", constate plus précisément Gilles Casanova, commissaire
principal chargé de la police de proximité et responsable local du SCHFPN
(Syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale).
Le fait est - qui ne justifie en rien le comportement des deux policiers
- que la plupart des syndicats de policiers sont réticents à l'arrivée
des ADS dans les commissariats. Tour à tour, avec des arguments nuancés,
les principales organisations de gardiens de la paix sont montées au créneau
sur le sujet. Toutes (SNPT, SGP comme Alliance qui, au niveau national,
a toujours conservé un ton modéré) ont dénoncé le manque de formation
et d'encadrement des jeunes. Toutes aussi posent la question de leur avenir
professionnel à l'issue de leur contrat de cinq ans. La plupart se préoccupent
encore du port d'arme autorisé à des non-fonctionnaires (SNPT). Des inquiétudes
sans doute légitimes, même si le réflexe corporatiste joue parfois à plein.
Exemple : " On racle les fonds de tiroirs, on crée une police à deux vitesses.
" (Ce réflexe n'est pas propre au corps policier : des réactions similaires
ont eu lieu dans l'Education nationale vis-à-vis des emplois-jeunes aides
éducateurs.)
Les syndicats de policiers ont toujours affirmé - au nom du principe
d'égalité républicaine - leur refus d'une politique des quotas à l'embauche
sur le mode communautaire anglo-saxon (l'Humanité du 23 juillet 1999).
Mais la lettre des deux délégués d'Alliance n'a rien à voir avec ces préoccupations.
Elle dénonce, bille en tête, la volonté ministérielle d'intégration dans
un corps républicain de jeunes issus de l'immigration : " Monsieur le
Sénateur, la France serait-elle devenue une terre où la liberté et la
fraternité sont apparemment réservées aux minorités (ethniques, religieuses
ou philosophiques) ? " écrivent-ils.
Depuis quand des policiers s'autorisent-ils à désigner des personnes
ou des groupes de personnes par leur origine " ethnique " ? Ce langage
n'a rien de banal : il en dit long ici sur le préjugé raciste qui anime
ses auteurs.
Qu'est il advenu de ce courrier ? Par l'intermédiaire de son cabinet,
Jacques Peyrat, alors en déplacement en Chine, aurait " demandé des éléments
d'information " à la direction des polices urbaines de Nice, laquelle
a transmis le dossier (2) au commissaire central de la ville,
Bernard Orengo. La réaction du commissaire est, quant à elle, sans ambiguïté.
Dans sa réponse à sa hiérarchie, que l'Humanité a pu se procurer, il écrit
notamment : " Je considère que les signataires de la lettre adressée à
monsieur le sénateur-maire de Nice ont commis de graves fautes en divulguant
des documents internes à nos services (...). Les noms des ADS apparaissent
sur ces fiches. Si ces derniers avaient connaissance de ces procédés,
ils seraient en droit de poursuivre ces responsables syndicaux. " Bernard
Orengo, également président du CLJ, conclut : " Le CLJ est cité et la
manouvre employée vise à le discréditer. " Sur la base de l'article 226
du Code pénal (3), il annonce son intention de porter plainte contre les
deux syndicalistes.
Affaire à suivre : si une enquête administrative est ouverte, elle devra
déterminer par quel biais les deux délégués se sont procuré illégalement
les extraits de casiers judiciaires. Pour le reste, il pourrait bien s'agir
d'un nouveau dossier " chaud " à ajouter à la lourde pile du procureur
de la République de Nice.
Eric de Montgolfier.
(1) L'Humanité du 15 avril 1999.
(2) Son contenu à cette étape nous reste inconnu. Il comprend ensuite
la lettre de la mairie, le courrier du syndicat et les feuillets STIC.
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