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L'entreprise et la police échangeaient des renseignements
sur la vie et la situation des locataires. La direction se dit «choquée».
L'essentiel, c'est d'avoir de bonnes relations avec la police, surtout
quand on loge des étrangers. Les responsables de la Sonacotra de la région
Rhônes-Alpes l'ont tellement bien compris qu'ils ont pris l'habitude d'envoyer
tous les mois le fichier complet de leurs résidents, étrangers ou pas,
aux agents de la police de l'air aux frontières (PAF), qui s'épargnent
ainsi de fastidieuses recherches. La police sélectionne ensuite les clients
qui l'intéressent, et compte sur la Sonacotra pour ouvrir la bonne porte
à six heures du matin, interpeller le suspect sans bruit. Ce n'est pas
une dérive individuelle, il existe un accord entre les policiers et -
au moins - la direction régionale de la Sonacotra en Rhône-Alpes, dont
Libération a aujourd'hui la preuve (voir page ci-contre). Michel Pélissier,
le président de l'entreprise prévenu hier, a adopté spontanément la seule
position tenable: il n'était au courant de rien, il s'agit de dérapages
intolérables et des sanctions seront prises. Il a pourtant à sa disposition
un chef du département sécurité, qui est quand même commissaire divisionnaire
détaché à la Sonacotra depuis janvier 1995 et qui devrait précisément
se soucier de ce type de problème.
«Domus 34.» D'autant que la procédure est bien rodée. La brigade mobile
de recherche interrégionale, qui dépend de la Direction du contrôle de
l'immigration et de la lutte contre l'emploi des clandestins (Dircilec,
redevenue la PAF) pour le Sud-Est, envoie un courrier de routine aux différents
«directeurs d'unité de gestion», les patrons des foyers. «Suite à l'accord
passé avec votre direction [...] nous avons réceptionné les listings des
résidents des foyers à votre charge aux fins de vérifications de la position
administrative des étrangers». Mais la brigade s'étonne en juillet dernier
de ne plus rien recevoir depuis mai, d'ordinaire «le coordinateur sécurité»
de la Sonacotra donne les documents tous les mois. Ces listings proviennent
d'une base de données interne, joliment baptisée Domus 34. Les directeurs
des foyers y entrent le nom, le prénom du résident, lui attribuent un
numéro, notent son lieu de naissance, sa nationalité et la nature des
papiers d'identité qu'il a présentés à son arrivée.
Il y a déjà une première curiosité. Des résidents sont étiquetés ici
et là comme «France naturalisé», «France outre-mer» ou «France métropolitain»
pour ne pas inscrire franchement Blanc ou Noir. «Il est certes prévu pour
tous les bailleurs sociaux de recueillir la nationalité des nouveaux arrivants,
mais pas leur origine», explique la Cnil (Commission nationale informatique
et libertés), qui s'avoue «un peu surprise» de l'affaire. Ensuite le responsable
de la sécurité de la Sonacotra remet gentiment les listings à la police.
C'est illégal. L'article 6 du décret du 30 juin 1946 impose certes aux
gestionnaires de foyer de remplir, à la main, une fiche de police signée
par le nouvel arrivant, mais le patron du foyer la garde sous le coude,
et est tenu de la présenter à la police que si on la lui réclame. Reste,
évidemment, que s'il découvre qu'il y a quinze personnes dans une chambre,
il doit prévenir la police pour éviter d'être à son tour poursuivi pour
«aide au séjour irrégulier». Mais il n'est pas obligé de signaler les
cartes de séjour périmées ou la perte de papiers de l'un des locataires.
La pratique, dans le Rhône, est un peu différente. D'abord le listing,
un document interne, n'a pas à être livré à qui que ce soit, ensuite il
n'a pas à servir à des mises à jour policières mensuelles, enfin il comporte
nécessairement des noms de Français, naturalisés ou pas, qui n'ont pas
à être signalés à la police.
La police reconnaissante. La police apprécie le coup de main. Les listings
sont remis à des emplois jeunes du ministère de l'Intérieur, qui s'envoient
le boulot ingrat: ils vérifient nom par nom les résidents dans le fichier
de la police. Si la personne est recherchée, par exemple pour défaut de
pension alimentaire ou défaut de titre de séjour, ou si elle est inconnue,
le jeune policier l'inscrit sur une belle feuille intitulée «documents
à collecter» pour en savoir un peu plus sur le suspect. On renvoie la
liste à la Sonacotra, qui fait sa petite enquête, de foyer en foyer. Le
coordinateur sécurité photocopie le dossier complet du résident et le
remet à la PAF. Il ne reste plus qu'à cueillir le suspect qui ne se doute
de rien.
Ça marche. «Suite à l'interpellation le 28 juillet 1998 d'une personne
locatrice (sic) d'une chambre dans le foyer Sonacotra Frédéric Fays à
Villeurbanne, qui détenait une fausse carte nationale d'identité, je tenais
à vous remercier vivement de l'aide que vous nous avez apportez en nous
donnant de précieuses informations concernant cet individu», écrit un
gardien de la paix au responsable Sonacotra. Le 5 novembre 1998, «suite
à notre intervention dans le foyer Reynier à Saint-Fons, je me permets
de vous remercier vivement de l'aide substantielle que nous nous avez
apporté tant par vos conseils sur les précautions à prendre pour une intervention
dans cet établissement que par votre connaissance des locaux». Les policiers
sont ravis de «travailler dans la sécurité et la discrétion» (17 décembre
1998), «votre connaissance des lieux et des habitudes des résidents nous
a permis de ne pas éveiller les soupçons» (8 novembre 1998).
Entre collègue, on fini par sympathiser. «C'est avec plaisir que je viens
vous souhaiter par la présente mes meilleurs vœux pour l'année 1999. Voilà
bientôt sept mois que je fais souvent appel à vous dans le cadre de mon
travail, écrit le gentil policier, grâce à votre aide le service auquel
j'appartiens a pu effectuer plusieurs affaires de qualité et c'est principalement
à vous que nous devons la réussite de celles-ci». La PAF en profite pour
former ses collaborateurs de la Sonacotra, et a envoyé le 15 septembre
1998 un petit mot pour leur apprendre à découvrir d'un seul coup d'œil
les fausses cartes d'identité françaises. Ce sont les gens nés aux Comores,
qu'il faut surveiller, paraît-il. En additionnant les années, mois et
jour de naissance, on doit parvenir sur un chiffre précis inscrit sur
la carte (réputée infalsifiable). Si ce n'est pas le bon, la carte est
fausse, et il faut téléphoner d'urgence «pour des vérifications d'usage».
Plainte. Me Francis Terquem, pour SOS-Racisme a assigné en référé la
Sonacotra pour obtenir copie du fichier, et attend que le greffe pénal
fixe une date d'audience. «Pour l'instant, nous nous posons beaucoup de
questions, dit Malek Boutih, le président de l'association. Quel est le
contenu exact des fichiers qui ont été constitués? On découvre soudain
qu'un organisme chargé d'aider et de loger les immigrés travaille comme
auxiliaire du ministère de l'Intérieur. Il faut maintenant que le parquet
aille plus loin. Les policiers étaient-ils seuls à utiliser ces fichiers?
Ces pratiques n'ont-elles lieu qu'en Rhône-Alpes? Nous avons de vraies
raisons d'être inquiets».
FRANCK JOHANNES
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