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Toufik, 18 ans, Farid, 17 ans, Mohamed, 16 ans, Kamel, 18 ans... 179
jeunes de Nîmes (Gard) sont répertoriés par ordre alphabétique dans les
ordinateurs de la préfecture du Gard. Avec leurs nom, prénom, âge, résidence,
niveau scolaire, aides sociales perçues, contacts avec la police, la justice,
l'ANPE, et d'autres renseignements parfois confidentiels. Aux yeux de
l'administration, ils sont tous «suspects». Et, comme tels, secrètement
fichés.
«Objectifs flous».
Sur le document que Libération révèle, 151 de ces 179 jeunes sont d'origine
nord-africaine. Plusieurs administrations de l'Etat ont fourni les renseignements:
Education nationale, Direction du travail et de l'emploi, Protection judiciaire
de la jeunesse. Leur adresse? Des quartiers nîmois: «Val» pour Valdegour
(ZUP nord), «Pis» pour Pissevin (ZUP sud), «Centre», «MDM» pour Mas de
Mingue, «CBA» pour Chemin bas d'Avignon, secteurs populaires et défavorisés.
En face, deux colonnes pour la police, plus précisément la direction départementale
de la Sécurité publique (DDSP) qui coche si le garçon est une «priorité
DDSP» (récidiviste) et/ou un «mineur réitérant». Ensuite, le «suivi» et
le «contact» éventuels avec la Protection judiciaire de la jeunesse. Les
données de l'inspection d'académie sur la scolarité, présente et passée,
avec le nom du collège ou du lycée, et la classe: «3e», «2e BEP», «SES»,
«CPA», même «6e» pour Abderrahmane qui n'a que 12 ans. Les «aides sociales
accordées» sous forme de «bourses» sont notées, ainsi que l'inscription
à l'ANPE. Sans compter les dates du «premier» et du «dernier contact»
avec la mission locale d'insertion (MLI) et les «mesures» prises: «CAP
peinture», «absent à l'entretien individuel», «contrat d'apprentissage»,
ou stage.
Dans le Gard, le Syndicat des personnels de l'éducation surveillée, la
Ligue des droits de l'homme et le Syndicat de la magistrature se sont
inquiétés de cette «liste occulte» aux «objectifs extrêmement flous» qui
a été évoquée à plusieurs reprises dans des réunions publiques par le
préfet du Gard, Michel Gaudin. Ces organisations l'ont dénoncée à la garde
des Sceaux dans un courrier du 12 novembre: «Cette démarche, qui cible
nominativement un certain nombre de personnes considérées comme dangereuses
ou problématiques, interroge, d'une part, sur la légitimité d'utiliser
un fichier d'origine policière pour le croiser avec des fichiers à finalité
radicalement différente et, d'autre part, sur le respect des principes
de confidentialité et de secret professionnel.» La même lettre a été envoyée
au ministère de l'Intérieur, à Matignon et à la Commission nationale de
l'informatique et des libertés. La Cnil, à qui la création de tout fichier
informatique doit être soumise, vient de demander des explications au
ministère de l'Intérieur.
«Panel».
«Au départ, la liste a été élaborée exclusivement par les services de
police qui ont recensé des jeunes interpellés et remis en liberté, sans
forcément de suites judiciaires», explique Jean-Marie Angélini, du Syndicat
des personnels de l'éducation surveillée (SNPES) du Gard. «Dans le même
temps, la préfecture a soumis ces identités à d'autres services qui ont
puisé dans leurs fichiers pour compléter. L'objectif affiché étant de
déterminer si les fonds de la formation professionnelle sont utilisés
en priorité pour ces jeunes-là. Sur quels critères et avec quelle garantie
constitue-t-on ainsi une liste à connotation spécifique, qui vise des
jeunes d'origine maghrébine et manouche?» Pour Dominique Vinciguerra,
directeur de cabinet du préfet, «des noms viennent bien de la Sécurité
publique qui, avec la mise en place de la police de proximité, repère
dans les quartiers des jeunes en difficulté d'insertion; d'autres ont
été fournis par l'Education nationale, des absentéistes chroniques, et
par l'ANPE, des inscrits ne venant jamais aux convocations». Le directeur
de cabinet préfère parler «panel» ou «échantillon»: «Ce n'est pas une
liste noire secrète sur des jeunes qu'il faudrait mettre à l'index. La
finalité est de vérifier si les dispositifs d'aide à l'intégration concernent
bien ces jeunes, et de repérer, le cas échéant, des dysfonctionnements.»
«Expérience».
Et ce mélange de données? «On s'est intéressé aussi bien à l'aspect formation
et scolarité qu'à l'implication dans des faits de délinquance. D'ailleurs,
il n'est pas indiqué si M. X a volé une voiture, ni sa nationalité ou
son origine. Ce n'est pas le sujet. Il est néanmoins intéressant de remarquer
qu'une majorité de ces jeunes sont issus de l'immigration. Prosaïquement,
et encore une fois dans un esprit républicain, il faut bien travailler
sur des cas concrets pour lutter contre l'exclusion.» Et le choix ces
noms? «C'est comme pour une expérience, vous remplissez l'éprouvette,
vous regardez et à un moment, vous arrêtez de remplir parce que ça déborde.
Ou comme pour un sondage.» Pourtant, ce croisement d'informations nominatives
dans un «traitement de textes» sans autorisation de la Cnil s'apparente
à un fichier informatique illégal. Le Syndicat de la magistrature ironise:
«Voilà un délit de bureau commis en bonne conscience administrative.».
PATRICIA TOURANCHEAU
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