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Bavure precedente "Quand on dit "circulez", le citoyen doit s'éloigner" Bavure suivante
Libération - Samedi 18 mars

Mieux vaut assister à ça que d'être sourd. Vendredi, le cinéaste Jacques Kebadian comparaissait pour "émission de bruits portant atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l'homme". Ses "vociférations" sur la voie publique, le 5 décembre 1998, auraient mis en péril le système auditif des habitants de la rue Montorgueil (1) à Paris. La police, tout comme le tribunal éponyme, a cru faire son devoir: traquer la très très petite délinquance.

Auteur d'un long-métrage sur l'occupation de l'église Saint-Bernard par des sans-papiers, intitulé D'une brousse à l'autre, Kebadian est un peu sensibilisé à la problématique des immigrés et des contrôles d'identité. Aussi, lorsque des agents de la force publique s'en prennent sous ses yeux à un individu d'origine africaine, il met fatalement son grain de sel. "Un policier m'a dit: "Circulez!" Mais j'ai parfaitement le droit d'assister à la scène!" Le Black de la rue Montorgueil n'est finalement pas le voleur à la tire recherché. "Pour éviter de rentrer bredouilles à la maison", dit le cinéaste, les policiers le verbalisent. A ce stade de l'audience, la procureur du tribunal de police met un point d'honneur à caricaturer sa fonction: "Je suis sidérée, sidérée...

- Dans ce cas, il ne faut pas nous demander sans cesse d'agir en citoyens.
- Et alors, si cet individu a commis un délit?
- Mais il a été relâché...
- Et alors? Vous n'avez pas le droit d'intervenir. Je rêve!"

Dans l'assistance, une femme murmure à voix haute: "C'est nous qui rêvons." A ses risques et périls... La présidente du tribunal tente de recadrer les débats par une plus juste admonestation: "C'est ce qu'on appelle un tapage diurne.

- Je n'ai pas vociféré, je ne vocifère jamais.
- Vous créez un attroupement, les policiers sont obligés d'appeler des renforts, alors qu'ils ont autre chose à faire. Quand on dit "circulez", le citoyen doit s'éloigner."

L'avocate de Jacques Kebadian, Me Catherine Cohen, relève que le PV des policiers est sujet à caution (il indique que le cinéaste aurait brandi une carte de presse, mais les policiers confondent avec une journaliste de passage qui s'était mêlée à l'attroupement), que tout cela n'est guère conforme à la notion de procès équitable défini par la Convention européenne des droits de l'homme. La présidente n'en a cure: "C'est l'appréciation des agents, à vous de prouver le contraire. Le tribunal ne va pas refaire les lois pour votre client."

Par principe, Kebadian conteste son amende de 600 francs. Pour le même motif, la procureur demande qu'elle soit portée à 2 500 francs. La présidente tranche à 1 200 francs: "Tout le monde fait opposition sur le principe, mais c'est totalement inutile." Ainsi va le tribunal de police de Paris. Lors d'une interruption, le flic de faction à l'entrée reste ferme sur les consignes: "Arrêtez de prendre des notes.".

RENAUD LECADRE

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