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Hayat a été contrôlée, dimanche, en banlieue.
De son balcon, Julien a filmé un coup et des insultes. "Libération"
a visionné la cassette accablante.
Julien (17 ans) regardait sa télé en compagnie de deux copains,
quand une sirène a retenti. Il était 4 heures du matin. En bas de
chez lui, des policiers contrôlaient cinq femmes d'origine marocaine.
Il a saisi le caméscope de son père et filmé la scène. Depuis, plusieurs
élus ont vu les images, ainsi qu'un conseiller de Lionel Jospin.
Elles montrent la brutalité d'un des policiers, puis un déploiement
imposant, pour finalement arrêter une femme enceinte.
La scène se passe dans la nuit de samedi à dimanche, à Ris-Orangis,
dans l'Essonne. La banlieue sud de Paris, entre Corbeil et Grigny.
Hayat El A., 27 ans, rentre d'un mariage en compagnie de sa mère
(44 ans) et de trois de ses cousines. Elles roulent dans une 205
qui appartient au frère d'Hayat. Juste avant d'arriver à Grigny,
où elles vivent, les cinq femmes croisent une voiture de police,
arrêtée à un carrefour. "Une voiture sans lumière, affirme Hayat.
Comme elle ne passait pas, j'ai fait merci de la main et je me suis
engagée." Dans son rapport, un des policiers affirmera qu'il avait
mis le gyrophare et que la jeune femme a grillé la priorité. "Un
peu plus tard, poursuit Hayat, j'ai vu dans le rétroviseur qu'ils
roulaient derrière moi. Ensuite, ils ont mis la sirène et le gyrophare.
Alors je me suis garée." Les deux voitures se rangent sous la fenêtre
de Julien. Hayat ouvre sa porte et descend. Les agents sortent et
commencent leur contrôle. Ils ne voient pas les trois têtes qui
les regardent dans la nuit, juste au-dessus. L'appartement des parents
de Julien se trouve à une dizaine de mètres. Le jeune homme ne filme
pas le début de la scène.
Sur le trottoir, un des policiers, Vincent P., reproche d'abord
à Hayat de ne pas avoir cédé le passage. Elle nie. Il dit ensuite
qu'elle n'a pas mis sa ceinture. Mais une de ses collègues rectifie:
"Si, si, je crois qu'elle l'avait." Le policier demande alors si
les trois passagères qui étaient à l'arrière se trouvaient attachées.
Hayat répond que non. "Elles portaient une grande corbeille de dragées
et la robe à traîne de la mariée." Le policier demande ensuite leurs
pièces d'identité, puis les papiers du véhicule. Julien commence
alors à filmer. Hayat n'a pas la carte grise. Elle tend son permis
et propose d'appeler son père, pour qu'il apporte le document. Mais
le policier veut les papiers sur-le-champ. La jeune fille s'énerve:
"Normalement, j'ai 48 h pour présenter mes papiers. Je connais la
loi." Le policier hausse les épaules. Et se tient devant elle, les
mains dans le ceinturon. Il a environ 35 ans, un visage mince. La
caméra zoome sur lui. Sur la bande, en voix off, on entend les commentaires
de Julien, qui parle d'une voix sourde. "Ce n'est qu'une poule mouillée.
Un poulet qu'on aimerait bien manger." Puis le garçon se lasse,
éteint la caméra et retourne à son film. Un de ses copains reste
à la fenêtre.
Menottes. En bas, le ton commence à monter. Le policier menace
d'embarquer Hayat. Elle finit par appeler son père avec son portable.
"Du coup, le policier m'a dit: "Vous avez appelé du renfort, donc
j'appelle du renfort". Après, il m'a traitée de sale Arabe et sale
pute. Je l'ai traité de connard." L'agent affirme que lui seul a
été insulté. Julien raconte qu'il est revenu à la fenêtre, juste
au moment où l'agent disait "sale pute". Il n'a pas entendu le reste.
Comme le policier commençait à crier, il a recommencé à filmer.
Les images montrent alors le fonctionnaire très énervé. Il a glissé
sa main droite dans une de ses menottes qui lui fait comme un poing
américain. En face, près de la voiture, les femmes crient. Lui,
hurle: "Qu'est-ce que c'est que ce souk. Tout le monde contre la
voiture." Les femmes ne bougent pas. Le fonctionnaire se mord les
lèvres, essaie de s'approcher d'elles. Ses collègues (un homme et
une femme) le retiennent. Il se dégage. La policière regarde l'autre
policier, ils semblent embarrassés. Vincent P. les contourne, s'approche
de Hayat et la saisit au niveau du cou. Puis la frappe au thorax.
On entend l'impact, puis les cris. Les femmes hurlent. La policière
tente à présent de calmer les cris. Une des cousines lui explique
que la jeune femme est enceinte. Le policier crie à la femme qu'il
vient de frapper "et alors, tu crois quoi? Maintenant, tu vas aller
au trou". Puis il lance "La loi c'est moi, pas de chance", en se
frottant la main droite, comme s'il s'était fait mal. Les renforts
arrivent à ce moment. Des voitures rapides, qui viennent de tous
côtés. Elles sont bientôt neuf autour des cinq femmes. Des policiers
en tenue de maintien de l'ordre sortent avec leur matraque. L'un
d'entre eux fait tourner son bâton face à elles. "On croirait une
scène tournée aux Etats-Unis. L'atmosphère est détestable, commente
un magistrat qui a vu la cassette. Vu la mobilisation, il ne devait
pas y avoir d'autre urgence."
Les policiers finissent par embarquer Hayat, au moment où son père
(54 ans) arrive avec la carte grise. On le voit tendre le papier
à un policier en demandant: "Tu as frappé ma fille?". Hayat passera
la journée en garde à vue, et ressortira avec une convocation au
tribunal pour outrage envers le policier.
"M'sieur, j'ai tout filmé." Après l'arrestation, au moment où les
policiers partaient, une voix a hélé le père: "Hé m'sieur, v'nez
voir. J'ai tout filmé." Julien est descendu, content de lui, pour
confier son film. Le lendemain, le mari d'Hayat a passé la cassette
à un de ses amis. Un jeune militant socialiste qui a rameuté ses
copains. Et donné la cassette à un journaliste de France 2 (1).
Mardi, ils ont profité d'une réunion de la fédération du PS à Evry
pour projeter les images. Manuel Valls, porte-parole de Matignon,
était présent dans la salle: les militants devaient entériner sa
candidature à la mairie d'Evry. Il a regardé la cassette en compagnie
du député socialiste Jacques Guyard. Qui se dit "édifié". "Même
si la cassette ne montre pas le début, donc le contexte de l'interpellation,
nous avons eu le sentiment d'une disproportion totale. Nous avons
alerté les autorités judiciaires et préfectorales." Hier, un supérieur
du policier, prudent mais embêté, confiait: "Si les faits sont avérés,
en pleine période de reconquête des quartiers, de la population
et des jeunes, c'est le type d'acte qui doit être sévèrement sanctionné."
Un gradé confirmait: "S'il a dit "sale pute", c'est le conseil de
discipline. S'il a dit "sale Arabe", c'est le tribunal correctionnel."
Dans la soirée, le parquet d'Evry saisissait l'IGPN, la police des
polices.
OLIVIER BERTRAND
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