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Malgré la vidéo, ils cherchent à excuser leur
collègue
Dix jours après la preuve par l'image d'une violence policière
à Ris-Orangis (Essonne), l'Institution - de l'îlotier de la cité
de la Grande Borne au ministre de l'Intérieur - tergiverse, minimise
et cherche à dédouaner le gardien de la paix, Vincent P., qui a
visiblement insulté et frappé une femme enceinte, après un refus
de priorité suivi d'un contrôle. Le procureur d'Evry, Laurent Davenas,
attend le retour de l'enquête préliminaire demandée le 31 mars à
l'IGPN, la police des polices, et le résultat de l'examen par la
police technique et scientifique de la vidéo originale, "pour décrypter
et analyser la cassette". Car Julien, 17 ans, qui a fixé la scène
avec sa caméra vidéo du haut de son balcon, n'a pas tout filmé.
Et certains se sont engouffrés dans la faille. Dont Gérald Noulé,
leader du syndicat national des policiers en tenue (SNPT) qui compte
Vincent P. parmi ses adhérents: "Tout ce qui est filmé est à charge
contre le policier, les insultes de la femme n'apparaissent pas.
Il faut vérifier s'il n'y a pas montage ou bidouillage."
Coupure. Le ministre de l'Intérieur avait donné le ton, le 2 avril
au Grand Jury de RTL-LCI-Le Monde, jetant le soupçon sur ce "blanc":
"Une coupure de 10 à 15 minutes qui nécessite de faire une critique
de l'image et du son". Jean-Pierre Chevènement a ramené le scandale
à un "fait malheureux, regrettable". Il a aussi stigmatisé la femme
qui "a reconnu avoir traité le policier de "connard"." Le ministre
s'est bien gardé de répéter les déclarations d'Hayat à l'IGPN :
"C'est le policier qui a commencé par me traiter de "sale pute",
"sale Arabe", "salope"". C'est à peine si Chevènement tance le policier:
"Je fais appel à un effort de civisme de nos citoyens, par exemple,
le jeune homme qui filme agrémente la bande d'insultes mais en l'occurrence,
le policier a eu des mots inacceptables." Rien sur le coup de poing
américain avec la menotte, infligé par Vincent P. à Hayat au niveau
du thorax.
Menottes. Quant au policier, il nie la violence illégitime. Sur
son procès-verbal pour "outrage, rébellion, menaces à personne dépositaire
de l'autorité publique, et mise en danger de la vie d'autrui" dressé
contre Hayat, Vincent P. écrit: "Nous nous dirigeons vers Melle
Hayat K. en lui annonçant que nous allons la conduire au poste de
police d'Evry, en portant la main à nos menottes. A ce moment-là,
nous trouvant à sa hauteur, cette dernière tente d'empêcher tout
mouvement de notre part en nous saisissant au col du blouson et
à la main. La mère de la conductrice nous attrape au col par l'arrière
et nous griffe à la main, tout en nous insultant en ces termes:
"La police, connasse [...]". Réussissons à nous dégager sans porter
de coups, et nous maintenons à une certaine distance des deux femmes
virulentes et excitées, dans l'attente des renforts."
Interrogé six jours plus tard par l'IGPN sur l'impact du coup et
le cri de la femme - qui s'entendent sur la cassette -, le policier
a expliqué qu'il a "frappé la voiture" et la femme a hurlé pour
l'empêcher de la menotter. Quant aux insultes, il ne se rappelle
pas mais "c'est possible". Ses deux collègues (du même syndicat)
ont confirmé la version du chef d'équipage. "C'est la première fois
de ma vie qu'on m'a passé des menottes, je me suis sentie salie",
raconte Hayat, embarquée pour "une garde à vue injustifiée" qui
a duré... plus de 13 heures.
Du commissariat d'Evry, on l'a emmenée à 5 h 30 à Corbeil-Essonnes:
"Pour le trajet, ils m'ont menottée dans le dos, alors que je suis
enceinte, et à l'arrivée, ils m'ont arraché mes collants, enlevé
mon soutien-gorge, et enfermée dans une cellule." A 9 heures, audition
par l'officier sur "l'outrage, rébellion...": "Ils n'ont pas voulu
m'écouter sur la violence, ils ont dit "ce n'est pas possible, on
le connaît bien", ils ont refusé de marquer ça, et j'ai vite signé
pour sortir." Mais Hayat a poireauté en cage, "sans boire, sans
manger, sans téléphoner" jusqu'à 17 h 30. A la sortie, sa convocation
pour le tribunal le 23 juin en poche, Hayat s'est effondrée en larmes.
Un médecin lui a délivré huit jours d'interruption temporaire de
travail (ITT) mais n'a pas décelé "d'hématome" sur sa poitrine.
Et Hayat a déposé plainte pour "violences et injures racistes".
Pour toute sanction, le policier est "privé de voie publique".
Le temps que la justice reconstitue l'affaire avec l'IGPN. Le dimanche
26 mars, le gardien de la paix a décidé de contrôler la conductrice
d'une 205 qui lui aurait "refusé la priorité" (il n'y a pas eu de
PV en ce sens) et "adressé un geste désobligeant". "Un merci de
la main" selon Hayat. "Les contrôles routiers sont de plus en plus
générateurs d'incidents", explique un commissaire de l'Essonne qui
admet le "caractère inopportun, mais légal" de celui-là: "Il y a
la provocation verbale de la dame qui l'a insulté, a craché, griffé
et défait sa cravate. Après, Vincent P. sort de ses gonds, perd
le contrôle de lui-même, ce qui n'excuse en rien son attitude violente,
disproportionnée, donc illégitime. Mais il n'y pas de coup à la
femme. Les outrages sont permanents dans les cités. A force d'être
traités comme ça, "d'enculé de ta race", "de sale flic", certains
policiers piquent des crises de colère et dérapent. Alors, il y
en a qui évitent d'aller dans la tourmente, mais on est coupable
aussi si on ne va pas dans les quartiers."
Violences. Un îlotier de Grigny remonté contre Libération "qui
a jeté ce collègue en pâture aux lions" critique même le leader
de son syndicat Alliance, Gérard Boyer, qui seul a parlé de "bavure"
à Ris-Orangis et de policier qui "a pété les plombs". Ce gardien
de la paix de l'Essonne finit par avouer les violences en banlieue:
"On laisse passer les insultes deux, trois, quatre fois. Le jour
où les injures vont trop loin, je dis stop. Je représente l'Etat,
je ne vais pas battre en retraite, je suis obligé de ramener au
commissariat celui qui les profère. Et s'il refuse de se laisser
menotter, il assume. C'est 3 % des cas. Alors, on utilise la force
quitte à donner des coups". Au tribunal d'Evry, il y a 40 plaintes
contre des policiers pour "violences illégitimes". Elles sont à
rapprocher de celles pour "outrages et rébellion", dégainées de
plus en plus par les forces de l'ordre.
PATRICIA TOURANCHEAU
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